Économie circulaire en Afrique de l Ouest : initiatives qui transforment

De Dakar à Abidjan, de Bamako à Lomé, une nouvelle génération d’entrepreneurs, d’ingénieurs et de collectifs citoyens transforme en profondeur la manière dont l’Afrique de l’Ouest produit, consomme et recycle. Loin du cliché du « rattrapage » industriel sur le modèle occidental, ces acteurs inventent une économie circulaire adaptée aux réalités locales : abondance de matière organique, faiblesse des infrastructures conventionnelles de recyclage, créativité populaire déjà ancrée dans le réemploi. Tour d’horizon des initiatives qui dessinent un avenir durable pour la région.

Une tradition de réemploi à moderniser #

L’économie circulaire n’est pas une nouveauté en Afrique de l’Ouest. Depuis toujours, les pneus usés deviennent des semelles, les fûts métalliques se transforment en braseros, les sacs en plastique sont retricotés en nattes. Cette économie informelle du réemploi fait vivre des centaines de milliers de familles et représente, selon une étude de la Banque mondiale publiée en 2023, jusqu’à 3 % du PIB dans certains pays de la région.

La nouvelle vague d’entrepreneurs s’appuie sur cette tradition tout en la structurant : création de coopératives, utilisation du numérique pour connecter collecteurs et recycleurs, label qualité pour rendre les produits issus du réemploi désirables. L’enjeu : passer d’une économie informelle de subsistance à une filière créatrice d’emplois formels et de valeur ajoutée.

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Le plastique, défi numéro un #

La région accumule des millions de tonnes de déchets plastiques chaque année, principalement issus des emballages importés. Sans infrastructure industrielle de recyclage dans de nombreux pays, le plastique finit dans les décharges à ciel ouvert, les fleuves, puis l’océan. Plusieurs initiatives répondent à ce défi.

À Dakar, l’entreprise sénégalaise Proplast collecte chaque année plus de 3 000 tonnes de plastique via un réseau de centaines de collecteurs informels, qu’elle transforme en granulés revendus à l’industrie. Le modèle combine impact social (revenus pour les collecteurs, majoritairement des femmes) et efficacité industrielle. Au Togo, la start-up Green Industry Plast transforme les sachets en matériaux de construction durables. Ces modèles préfigurent une filière régionale qui pourrait créer des dizaines de milliers d’emplois formalisés.

Les déchets organiques : le gisement oublié #

Les marchés de fruits et légumes, la vente de rue, la restauration informelle génèrent des quantités colossales de déchets organiques. Traités correctement, ces résidus peuvent devenir compost pour l’agriculture, biogaz pour la cuisson, ou alimentation pour l’élevage d’insectes destinés à l’aviculture.

À Abidjan, la coopérative « Compost Bio » installe des composteurs de quartier et revend l’amendement aux maraîchers péri-urbains. À Kaolack, au Sénégal, le projet d’élevage de mouches soldats noires — dont les larves se nourrissent de déchets organiques et produisent une farine protéique — offre une alternative au soja importé pour l’alimentation des poulets. Ces modèles, circulaires par essence, traitent un problème (déchets) pour résoudre un autre (alimentation animale ou fertilisation des sols).

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La mode circulaire : upcycling africain #

L’Afrique de l’Ouest est inondée de vêtements d’occasion importés d’Europe et d’Amérique du Nord (« friperies », appelées « feugue-diaye » au Sénégal). Cette importation massive détruit souvent le tissu artisanal local et génère des montagnes de textile invendable. Une génération de créateurs s’empare de cette matière première surabondante pour créer des collections originales : patchworks, pièces retravaillées, sacs et accessoires en denim recyclé.

À Dakar, la marque Tongoro a popularisé ce retour au textile africain authentique. À Lagos, une scène créative entière se développe autour du « waste-to-fashion ». À Ouagadougou, les ateliers de couture intègrent désormais des principes de zero-waste. La mode, secteur de rayonnement mondial, devient un levier de visibilité pour l’économie circulaire ouest-africaine.

L’électronique : urgence et opportunité #

L’Afrique de l’Ouest reçoit une part importante des déchets électroniques mondiaux, souvent sous forme d’équipements d’occasion revendus puis jetés. La décharge d’Agbogbloshie à Accra a longtemps symbolisé cette dérive. Mais émergent aujourd’hui des centres de réparation professionnalisés, des initiatives de recyclage des métaux rares (cuivre, or, cobalt), et des formations techniques orientées vers la réparation plutôt que le remplacement.

Le « Right to Repair », droit à la réparation qui fait débat en Europe et aux États-Unis, trouve en Afrique de l’Ouest un terreau naturel : la culture de la réparation y est encore forte, les compétences techniques informelles sont réelles, il manque souvent juste la structuration.

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La construction circulaire #

Briques en plastique recyclé, béton de canne à sucre, bâtiments en terre crue compressée, toits en sachets fondus : la construction aussi se réinvente. À Abidjan, l’entreprise Éco-Brique produit des pavés avec 100 % de plastique recyclé. Au Burkina Faso, les constructions en terre de l’architecte Francis Kéré, lauréat du prix Pritzker en 2022, inspirent une génération de jeunes architectes attachés à la sobriété et à l’usage des matériaux locaux.

Les freins à lever #

Malgré ces initiatives prometteuses, l’économie circulaire en Afrique de l’Ouest se heurte à des obstacles réels : réglementations souvent inadaptées, difficulté d’accès au financement pour les PME vertes, concurrence du neuf importé à bas coût, manque de campagnes de sensibilisation grand public. Les pouvoirs publics commencent à intégrer ces enjeux : la CEDEAO a adopté en 2022 un plan régional sur l’économie circulaire, et plusieurs pays (Sénégal, Côte d’Ivoire, Rwanda hors CEDEAO mais modèle régional) ont banni les sacs plastiques à usage unique.

Un levier d’emploi pour la jeunesse #

Avec une population majoritairement jeune et un chômage structurel élevé, la région a tout à gagner d’une économie circulaire structurée. La collecte, le tri, la transformation, la réparation, la conception éco-responsable sont autant de métiers d’avenir. Selon une étude de l’OIT publiée en 2024, l’économie circulaire pourrait générer entre 4 et 7 millions d’emplois formels supplémentaires en Afrique de l’Ouest d’ici 2035, à condition que les investissements publics et privés suivent.

Une voie originale, pas un rattrapage #

L’Afrique de l’Ouest n’a pas intérêt à reproduire le modèle industriel linéaire occidental du XXᵉ siècle, fondé sur l’extraction massive et le déchet. Elle a la chance de pouvoir construire directement une économie sobre, créative et solidaire, en tirant parti de ses atouts : culture du réemploi, jeunesse entrepreneuriale, abondance solaire, biodiversité, savoir-faire artisanal. Les initiatives décrites ici ne sont que les prémices d’une transformation plus large, qui pourrait faire de la région un laboratoire mondial de l’économie circulaire adaptée au Sud.

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